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ou Menus propos sur le huitième roman de Ghjacumu Thiers
Je viens de finir la (re)lecture du roman Les jumelles, et, une fois le livre refermé, je me suis dit (en moi-même) : "Il est culotté quand même d'offrir comme çà, sans prévenir, un nouveau roman encore plus troublant que les précédents !"
Enumérons tous les éléments qui pourraient légitimement plonger lectrices et lecteurs dans la perplexité : incertitude sur l’identité des personnages ; passages sans transition d'une intrigue à peine ébauchée (la relation conjugale entre Johnny le Bastiais et Lisa Picciotti) à une nébuleuse de micro-scènes de la vie quotidienne comme des vignettes emblématiques de la vie insulaire ; imitations de discours scientifiques, politiques, intellectuels à propos de sujets qui circulent dans l’espace public (la protection de l’environnement, le regard valorisant sur le métier de berger, l’importance des découvertes archéologiques de squelettes du néolithique, la rengaine du « c’était mieux avant », etc.) ; comportements erratiques et contradictoires des personnages, tous soumis à des impulsions égoïstes, des crispations morales et identitaires, parfois d’une extrême violence, jusqu’au meurtre de masse... Et cette scène finale, si incongrue, avec l'attentat sur la boutique de jouets, place Saint Nicolas. Bien sûr, je pourrais « mentir » et tenter de proposer un résumé rassurant : Johnny le Bastiais découvre coup sur coup que sa femme, qui a toujours cherché à devenir plus corse que les Corses, écrit en cachette des textes en corse (qu’il pense même orduriers) puis qu’elle est en fait issue d’une famille corse autrefois partie sur le Continent et qu’elle est en conflit avec sa cousine au sujet d’un droit de passage qui mène à son terrain au village ; Johnny accuse le coup et se voit atteint de divers symptômes (démangeaison, problème de latéralisation) et finit par se perdre dans ses pensées et des souvenirs d’enfance. Mais je me rends compte que l’étrangeté du récit de ces Jumelles saute encore aux yeux !
Nous, lecteurs, sommes sommés d’accepter de nous mettre au travail et de tenter de construire un puzzle avec des morceaux qui jointent mal et dont certains manquent.
Une grande partie de la littérature de Jacques Thiers – et toute sa production romanesque – offre ainsi une mise en scène d’une crise d’identité personnelle et collective. La difficulté, l’originalité et l’intérêt extraordinaire de cette mise en scène est qu’elle se fait grâce à une complexe intrication de voix (de personnages, de narrateurs, de documents impersonnels). Parfois ces voix se mélangent, parfois le lecteur ne sait plus à qui attribuer les propos qu’il lit. Et pour couronner le tout, dans le flux de ces voix s’égrènent des récits de vie qui ne sont jamais fiables ou des réflexions souvent ironiques ! A funtana d’Altea, A barca di a Madonna, In corpu à Bastia, Septième ciel, I misgi, U Balcone, Qual’hè chì hà tombu à Gilac ? I cannuchjali... Autant de variations sur des vies marquées par les mensonges familiaux, les secrets inavouables, les tromperies et les cruautés, autant de tentative de sauver la face en brodant une « fable d’identité » qui permette à chacun de survivre encore un peu à ses désillusions.
« Mazette ! », me dis-je en mon for intérieur… Comment puis-je faire l’éloge de livres aussi déceptifs ?
Eh bien, justement, en insistant sur le caractère unique de la littérature romanesque de Jacques Thiers. Acceptons les audaces dérangeantes et parfois incommodes de ses romans. Et lisons Les jumelles en appréciant leur radicalité, et même leur violence. Les dix-sept chapitres sont comme dix-sept nouvelles étranges, ou dix-sept facettes d’un miroir à jamais brisé, ou comme les dix-sept chambres d’écho de toutes les voix entendues par notre auteur. Ces voix sont aussi les nôtres et toutes celles que nos vies nous conduisent à écouter à travers les médias et les lieux dans lesquels nous nous parlons et échangeons propos et avis. Le lecteur perplexe que produit Les jumelles est peut-être le personnage le plus important, car il est un appel à la lucidité.
En conclusion des pages qu’il consacre aux romans de notre auteur dans son inestimable et génial travail sur la littérature d’expression corse, Anghjulu Pomonti écrit : « L’auteur nous délivre la clé de son univers foisonnant : puisque tout est complexe, de l’humain à la vie en passant par la vérité, autant avancer avec prudence et éviter de croire aux solutions toutes faites… Cette philosophie est celle des écrivains de notre temps. En l’adoptant et en la transposant avec finesse aux problématiques de son île, Jacques Thiers ouvre un chemin littéraire et spirituel fécond, s’inscrivant avec vigueur dans ce « présent littéraire mondial » qu’évoquait Pascale Casanova. Tout du moins sur le plan textuel, car nous savons que nos littératures périphériques, hélas, sont confrontées à bien d’autres problèmes… »
Que dire de plus ? Ah oui, ce roman – comme l’ensemble de la production littéraire insulaire – est certainement voué à ne pas être lu, et encore moins relu (cf les « problèmes des littératures périphériques » que sont l’accès et la valorisation dans l’espace public )… Et puis après ? L’essentiel n’est-il pas que les lectures réelles des livres corses se fassent jour et soient discutées ?
Notre auteur évoque ainsi ces voix dans le documentaire qui lui est consacré sous le titre E voce intrecciate di Ghjacumu Thiers (production Intervista Prod, 2022) : « L’aghju sempre ind’è l’arechja è ogni volta chè scrivu mi vene quessa… » Je souligne. C’est dire le caractère essentiel de cette matière pour son écriture romanesque. Ces voix s’imposent à lui, sans cesse, dès qu’il se met à écrire, et ces voix lui apportent scènes, images, que son imaginaire recompose.
