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Labyrinthe

"Sur la pointe des pieds. Timidement, se lancer, bras tendus, paupières tuméfiées par ce bandeau maculé de boue. Les sens en éveil. Avancer.

Une odeur fétide de moisissure t'emplit les narines avant de te révulser l'estomac.
Peu importe, tu avances. Un pied entraînant l'autre.
Tes mains tâtonnent en quête des parois. Désagréable sensation de froid, d'humidité. Trouver un appui te conforte, seulement tu crains ce qui pourrait te heurter de face. 
Tu perçois une brise légère et la humes. Méphitique haleine.
Tu avances.
Oui, tu as bien fini par trouver moyen d'avancer : ta main droite à tâtons contre la roche terreuse et humide, la gauche tendue devant toi, à l'aveuglette.
Tes pieds ne décèlent aucune faiblesse au sol. 
C'est en toi que tu sens la faiblesse. Une  faiblesse qui t'étreint le cœur.
Avance.

Et le bandeau s'est fait chair. Nuque, tempes et paupières te brûlent. N'y pense plus. Le boyau de la grotte lentement t'absorbe. Laisse-toi absorber. Laisse-toi vider le cerveau. 
Avance.

Et après? S'il te fallait rebrousser chemin? Alors qu'aucune Ariane n'a peuplé ta vie. Tes poches sont vides. Tu n'as pas même eu à perdre le fil... Et c'en est mieux ainsi. Une fois la mémoire détruite, pensées obsessionnelles et autres réminiscences disparaissent avec elle. D'ailleurs quoi de plus inutile que de chercher à se remémorer à s'en broyer le crâne. 
Faire le vide. 
Parviendras-tu enfin à ne plus penser? 
Avance.

Étrangement tu ne ressens plus ni froid, ni humidité. Tu ne ressens plus rien. Tu te sens plus léger. Grand temps pour toi d'accéder à la légèreté! Tu rêves d'envol...
D'envol? Depuis les entrailles de la terre? Quelle sottise! Tu as bien raison d'avouer avoir perdu le fil. 
Avance!

Silence. Solitude. Te voilà rasséréné. L'air devenu tiède enveloppe tout ton être d'ouate. Tu évolues. Sur une surface plane à présent. 
Il te semble pourtant que le boyau se rétrécit. Tes mains caressent des parois si lisses qu'elles t'évoquent l'intérieur d'une coquille. D'une coquille d'escargot.
Et te revoilà en train de penser. Du flot de  pensées naît le tourment. Aussi t'imagines-tu confiné. Tant de péripéties pour se retrouver confiné? Pauvre fou! "On en a enfermé pour moins que ça!" claironnait ta mère.
Marche donc. Muet, l'oreille basse.

D'ailleurs tu ne parles plus. La parole tu l'as perdue. Ta langue aussi ce matin-là. Tes lèvres se sont entrouvertes laissant s'échapper un horrible sabir puis, plus rien. Tu étais devenu une sorte de poisson rouge. Les autres parlaient à ta place. Dès lors tu perdis aussi le sens de l'ouïe, sans doute parce que tu ne pouvais ou ne voulais plus les entendre.

Tu avances. Aux aguets. Qui sait ce qui t'attend ici? Et si quelque monstre s'en prenait à toi... te sentirais-tu de taille à l'affronter... Évidemment! Tu en serais même ravi! L'occasion rêvée de te défouler! Jamais tu n'as craint la sauvagerie car tu la sais tapie au plus profond de ton être. Qu'il ose seulement t'approcher le monstre! 

Pourtant, aucun relent de sauvage en ces lieux, aucun souffle dans cette obscurité totale où règne un silence absolu.
Nuit aveugle, fraîcheur et silence.

Voilà. Enfin, au cœur de cette coquille, la chaleur te ravit. Lumineuse béatitude.
Curieusement les yeux fermés tu perçois une lumière. Et quelle lumière! Une lumière étrange... et merveilleuse t'inonde d'une chaleur extraordinaire . 
Te voilà comblé.
Rassasié de soleil sous terre.

Soudain une force s'empare de toi. Cette irrésistible vigueur te commande d'ouvrir les yeux. Tu agrippes alors l'affreux bandeau qui t'enserre la tête, il se détache de ta chair sans même l'excorier.
Il était temps que tu te décides à ouvrir les yeux!

Tu fais volte face et vois. Enfin disons plutôt que tu recouvres la vue. Un monde tout neuf s'offre à toi. Alors se défait la "Granitula" et tu te mets à courir. Tu cours, cours à perdre haleine retrouver la lumière. La lumière véritable. 
Une aube nouvelle te tend les bras, 
vers elle tu t'envoles."