Regards sur la littérature corse (1)

A.DI MEGLIO

     Sans en faire une étude strictement statistique, mon texte de la Messagera en 1998 commençait une sorte de recensement de la prose littéraire en corse. Il avait pour but de faire la démonstration d’une belle vitalité, contrastant avec le constat assez pessimiste de René Emmanuelli juste avant le Riacquistu et je le citais en ce sens : « En fait, seul Sébastien DALZETO réussit à entrer dans la catégorie de la fiction littéraire pure mais avec deux romans (Pesciu Anguilla et Filidatu è Filimonda). Le récit court échappe encore moins à la constatation globale. S’agissant de la diversité des proses, EMMANUELLI reconnaît encore que “ si, essayant de les grouper selon leur genre, on y recherche des œuvres qu’il est convenu d’appeler de pure imagination, il apparaît vite que cette rubrique n’est pas, et de loin, la mieux fournie ”. »

Le contraste venait en fin d’article où le bilan statistique s’affirmait ainsi : « Le fait important de ces dix dernières années, c'est la formidable progression de publications de proses littéraires. Nous avons en effet compté de 1988 à 1998, pas moins de 8 romans et 12 recueils de textes ou nouvelles. En quantité, nous sommes dans la période la plus productrice de l'histoire de la littérature corse. »
Si nous considérons que nous sommes en continuité de cette période à partir des années 2000, le bilan, loin de se démentir, vient encore se renforcer notamment par la vitalité des romans ou ouvrages de fiction en prose (si l’on ne veut pas rester stricto sensu dans le genre établi). Le bilan de la chronique Sò nati de la revue Bonanova vient recenser une moyenne de trois romans par an en langue corse dans cette période récente. C’est donc plus de trente ouvrages de prose longue qui sont donnés à lire. Ce fait majeur dans la production littéraire se fait un peu au détriment du recueil de nouvelles qui était l’objet de l’article de A Messagera et que je n’ai pas réellement recensé dans la période. Mais il est clair que les auteurs répondent nettement à la critique de l’absence de proses de fiction de longue haleine et que ce phénomène est patent dans les années 2000. En matière de proses courtes, le XXIème siècle vient renforcer la pratique du recueil de chroniques que l’on trouve dans les années 70 (journalistiques ou radiophoniques).
Sur la question cruciale des thèmes abordés, là encore il semble que la production cherche à répondre au constat que faisait Jean-Marie Arrighi dans A Messagera : « Ce qui surprend, c'est plutôt l'absence de certains thèmes qui sont très présents ailleurs dans la même période : on ne trouve à peu près pas de référence à la vie sentimentale - moins encore à la vie sexuelle, bien sûr- dans une société où chacun vit sous le regard de tous. Peu de choses sur l'existence de groupes sociaux distincts, sur l'Histoire en train de se faire... La vie villageoise décrite est plutôt celle d'une communauté unie dans ses traditions; sans conflit grave. Peu de banditisme, peu de vindetti. Rien sur des sentiments comme l'ambition, … »
Malgré l’absence à ce jour d’un véritable regard analytique sur l’abondante production des années 2000, on peut dire sans ambages que l’on peut relever un certain éclectisme dans les textes et que les thèmes absents énoncés par Arrighi peuvent, au cas par cas, être présents. Donnons ici quelques orientations :
 historique (Benigni, Antoni, Tusceri, Casta,..)
 social (Jureczek, Moracchini, Thiers, Biancarelli, Desanti,…)
 aventure/ Jeunesse (Benigni, Scola di Sta Riparata,…
policier (Comiti, Moracchini,…)
Amour (Giacomoni,…
Cet ensemble est marqué par un faisceau de critères encourageants :
 Le recours à l’histoire de la Corse et en particulier la guerre de 14/18, alors qu’elle n’est quasiment pas abordée dans les années 20 (élaboration d’un imaginaire collectif)
 Œuvres de fiction (liées à une meilleure connaissance de l’histoire et de la civilisation)
 Le rapport à la Corse (peu de romans atopiques) : une ville, Bastia, semble s’affirmer comme le lieu privilégié de l’imaginaire littéraire.
 Un néo-réalisme (que nous nommons disincantu, eu égard à cette part non négligeable de désillusion que l’on trouve chez des auteurs prolixes tels que Biancarelli ou Jureczek).
Du côté de la poésie, on peut dire que le genre se porte plutôt bien tout en suivant les courbes des tendances (formes plus courtes par exemple) mais là aussi l’éclectisme s’impose.
Il ressort de ce court bilan que la production littéraire corse connait un véritable pic, sans précédent dans l’histoire des textes corses, ou une bonne stabilisation pour une offre pertinente et critique de textes qui doivent encore être soumis à l’analyse et à l’anthologisation. Le paradoxe demeure dans l’existence d’un réel lectorat. Quelle est la consommation réelle de ces textes ?
Cet ensemble assez bien recensé aujourd’hui est désormais disponible pour le choix de nouveaux extraits à verser dans les manuels didactiques, pour constituer des corpus de thèses ou tout simplement être soumis à une présentation critique qui tarde encore à se faire un réelle place dans le journalisme culturel insulaire. Bref, un ensemble très pertinent d’auteurs ouvre la voie d’une littérature corse d’expression corse qui attend son processus de patrimonialisation.
 

G.FIRROLONI

La revue A Messagera fut fondée par une équipe ayant pour projet de diffuser par voie de correspondance les publications et les productions musicales qui se multipliaient dans les années 90. Les promoteurs avaient alors le sentiment que la Diaspora était avide de consommer des produits culturels insulaires. L'espoir était grand, à tel point que beaucoup avaient la conviction que la solution pour le développement économico-culturel de la Corse passait aussi par le marché que ces Corses d'ailleurs représentaient. En effet l'éloignement générait, selon eux, des comportements d'achat permettant de renforcer le lien avec leur île natale. L'information culturelle, à travers quelques articles, accompagnait l'action commerciale.
Durant la première phase cette démarche a connu un développement chaotique et a produit des résultats relatifs qui ont néanmoins permis à cette revue d'exister. Cependant la nécessité de s'adosser à une structure professionnelle susceptible de maitriser les coûts en les intégrant dans un processus de fabrication plus rationnel, s'est au fil du temps imposée et c'est à cette occasion que les éditions Albiana sont intervenues afin de tenter de pérenniser une activité que tous nous estimons prometteuse.
La revue a pris alors une forme nouvelle et a développé à côté du catalogue initial, un contenu culturel digne d'une revue qui voulait rendre compte du foisonnement de la production livresque et musicale que l'on connaissait alors sur la Corse.
Très vite la gestion du catalogue est apparue comme étant structurellement déficitaire et ce qui était assumé jadis par des bénévoles ne pouvait l'être par une entreprise devant maîtriser ses coûts; il nous fallait prendre alors de nouvelles dispositions et abandonner une activité qui dans son projet avait échoué et sortir d'un système où le bricolage s'érigeait en méthode.
Le parti pris fut de construire une revue culturelle financée par la maison d'édition et par le concours de partenaires institutionnels ou privés.
Cette revue avait, avec cette nouvelle formule, l'ambition de rendre compte de la vie culturelle de la Corse s'intéressant à la création sous ses diverses formes ainsi qu'aux travaux de recherche menés dans tous les domaines. Bien entendu la question de la langue et de la création en langue corse était au centre des préoccupations des promoteurs et tout naturellement parmi les premiers numéros ce sujet fut abordé en particulier à travers ce numéro spécial, objet de notre séminaire. Cette ambition que certains ont appelé prétention traduisait en réalité un besoin d'agir dans un domaine majeur pour notre peuple mais malheureusement déserté par les grands médias. Pour cela nous avons osé qualifier la revue "d'intellectuelle" en ajoutant "qu'intellectuel n'était pas un gros mot".
Il faut ajouter que ce projet s'inscrivait dans la continuité de l'action de notre maison dont "l'essence éditoriale" est de favoriser et de promouvoir toutes les formes créatives, de participer à la mise en place d'outils et d'espaces favorisant des échanges féconds.
L'aventure de A Messagera n'a pu résister aux coûts de fabrication d'un tel outil et les partenaires du début, rattrapés par les rigueurs budgétaires, désolés de quitter le navire, ont fini par considérer que le retour sur investissement n'était pas de nature à justifier leurs engagements.
En relisant l'édito du numéro 19 je me dis que le combat est toujours à mener et que c'est désespérant mais bon ! certains ont connu Sisyphe heureux...

G.M.ARRIGHI

A Messagera retour Mon texte dans le numéro de A Messagera de 1998 se présentait sous forme d’interview. Il portait sur la littérature corse dans son étape de construction, jusqu’à la première guerre mondiale et juste après. Autant dire qu’il n’y a pas eu, depuis, de nouveautés de nature à le modifier sur le fond, même si la période a fait l’objet depuis de recherches universitaires poussées, celles d’Eugène Gherardi, de Paul Desanti ou de Marco Cini. Je reprendrai d’abord l’essentiel de ce que je disais à l’époque —et qui vaut aussi pour la majorité des auteurs de l’entre-deux-guerres— et je tenterai de dessiner quelques évolutions qui se sont affirmées des années 70 jusqu’à nos jours. Je prendrai des exemples, sans pouvoir conduire une étude de toutes les oeuvres importantes. Ce n’est pas un palmarès. Reprise Les traits dominants de cette littérature : - Une littérature en construction, dans une langue qui devenait consciente d’elle-même et commençait à se doter des outils linguistiques nécessaires (dictionnaire de Falcucci) ; - Une littérature plurilingue : corse mais aussi italienne, d’ancienne tradition, et / ou française arrivant par l’école. Plusieurs auteurs écrivent dans plusieurs langues : jusqu’à quatre chez Mgr Della Foata. Dans ce cadre l’emploi du corse convient à des thèmes ruraux et traditionnels, giocosi. Vattelapesca passant de l’italien au corse parle d’enlever « u flaccu, i guanti è u cappellu à stagnone » pour passer à « a barretta misgia è un bon pilone ». Ce clivage d’ordre social concerne aussi les thèmes et les genres. Les dernières parutions en italien sont d’environ 1900. Après le choix n’est plus qu’entre corse et français. - une littérature écrite liée à une tradition orale très riche, que l’on recueille à la même époque, et vis-à-vis de laquelle elle a une position ambigüe. Elle s’en veut proche (utilisation de l’octosyllabe, thèmes) mais veut s’en éloigner aussi pour dire « attention, haute littérature » : alexandrin par exemple. Même dans cette période, commence la lente conquête d’autres espaces (prose, journalisme). Thématiques, originalité ? La poésie domine, et cherche à se plier aux formes fixes (sonnet, alexandrin). Les thèmes sont essentiellement ethnographiques avec la description des coutumes et un conservatisme idéologique évident : religion vue comme une évidence, famille, honneur, amour du pays, du village, de la nature. Il ne s’agit pas de regretter que ces thèmes soient présents (ils donnent souvent lieu à des textes de grande qualité), mais que beaucoup d’autres, essentiels dans d’autres littératures de l’époque (pensons pour la française à Baudelaire, à Balzac, à Flaubert), soient totalement ou presque totalement absents. Citons-en quelques-uns : - l’amour et la sexualité ; - l’argent et sa conquête, plus généralement l’ambition ; - les différences sociales, l’immigration (30 000 Italiens s’installent en Corse mais la littérature corse n’en fait pas un sujet). - l’Histoire, à deux niveaux : - la plus ancienne comme sujet de roman historique (c’est Guerrazzi qui présente l’époque paoline et non un auteur corse). On trouve cependant des poésies sur Napoléon, d’autres sur Paoli; - l’histoire que l’on a vécue soi-même. Les auteurs corses n’ont pas pris pour sujet les conquêtes coloniales, la lutte pour l’unité italienne, la première guerre mondiale, à laquelle un auteur comme Petru Rocca avait participé, et c’est même ce qui l’a conduit au nationalisme, mais il a écrit sur autre chose. Il n’y a pas de Croix de bois ou de Feu ou d’Orages d’acier corses. - la violence, la vendetta, le banditisme : on ne trouve à peu près rien sauf des voceri imitant ceux de l’oralité mais écrits par des auteurs, et des rencontres pittoresques avec des bandits. En revanche il y a des productions importantes d’auteurs non corses (Mérimée, Balzac, Maupassant) ou de Corses en langue française (Fleuve de sang de Marcaggi) et en italien (avec un grand poème anti vendetta de Multedo). L’explication (inconsciente) est sans doute dans la partition traditionnelle par langue : ce sont des sujets graves, à traiter dans les « grandes » langues. Modernité des formes et des thématiques ? Cette littérature reste relativement coupée des courants internationaux contemporains, malgré ses liens avec la littérature italienne, ensuite avec la littérature française « classique » au sens d’enseignée dans les classes. Si on trouve des ressemblances avec les romantiques (Lamartine, Hugo) ce ne sont pas leurs plus grands textes qui sont concernés. Ceux qui avaient des rapports avec les écrivains de leur temps écrivent en français (Lorenzo Vero). On rencontre beaucoup de descriptions, de narrations, d’argumentation y compris en poésie, mais peu d’images fortes et surprenantes, qu’on trouvera davantage dans la poésie orale (Fù la piaghja la so morti / Duva stanu li currachji… ; M’arricordu quilla sera / Chì ghjugnisti sculuritu / Minendu ti di pugnu in capu / Mursichendu ti li diti) ; en prose, pas d’attente ni de surprises non plus. Il se passe ce qui doit se passer… On trouve un renouveau après la première guerre mondiale, non dans l’ensemble de la littérature mais chez des poètes isolés : amour chez Ghjacumu Santu Versini ou Petru Santu Leca, puissance des éléments chez Saveriu Paoli. Les poètes irrédentistes, Filippini ou Angeli, ont un contact nouveau, à travers la littérature italienne, avec la poésie contemporaine, et avec eux on voit arriver du symbolisme. Littérature provincialiste ? Ce terme a été employé par José Gil à propos de la littérature portugaise jusqu’à Pessoa : une littérature tellement intégrée à la société où elle est produite qu’elle ne peut avoir de détachement ou d’ironie par rapport à elle. C’est une littérature de constat de l’existant, ou de regret de celui que l’on a connu. On y constate une certaine auto complaisance. Elle dit au lecteur « Nous sommes comme ça et nous le savons ». C’est ce qu’il attend : plutôt retrouver des souvenirs d’enfance qui sont les mêmes pour tous qu’être surpris (A Urtaca, c’était comme chez moi). Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas écrire de littérature de ce type — il en paraît encore aujourd’hui et cela ne pose aucun problème. Ce qui était grave, c’est qu’il n’y ait pas eu d’autre littérature corse. Cependant une lente maturation depuis les années 30 a abouti avec u sittanta. Ecrivains qui sortent du lot ? Versini, Angeli, Filippini, Appinzapalu, Dalzeto, sans être exhaustif. Le passage de l’italien au français a-t-il fait des dégâts culturels ? Il s’agit d’un traumatisme grave pour au moins deux générations. La littérature française, même étudiée, n’a pas joué le même rôle de référence commune que les classiques italiens, Dante, Ariosto ou Tasso. En 70 arrivent des gens qui ont eu un contact avec les grands courants littéraires à travers la littérature française. On remarquera d’ailleurs le nombre de professeurs de lettres parmi les écrivains de cette génération. Et depuis ? Je parlerai ensemble de a leva di u sittanta et des générations qui ont suivi. Il me semble qu’il n’y a pas de rupture de fond, mais seulement de ton. Les critiques du Riacquistu par certains auteurs sont plutôt une volonté d’aller plus loin qu’un refus. Marcu Biancarelli déclarait : « En Corse, les années 70 ont élevé la parole du berger humilié. Aux Antilles comme ici, il nous faut maintenant savoir ce que nous allons faire de ce cri ou de cette parole. Dépasser le riacquistu, c’est ainsi lui donner du sens, afin d’aller beaucoup plus loin et de libérer désormais les créateurs ». Les années 70 ont apporté une rupture littéraire, en s’éloignant progressivement de cette tradition « provincialiste ». Il n’y a eu aucun débat ni aucune critique entre l’équipe du Muntese et celle de Rigiru. Les années 90 ont prolongé cette rupture de manière plus nette et parfois « provocatrice ». En politique on dirait que ce qui a commencé de façon réformiste s’est affirmé de façon révolutionnaire. Nouveautés de formes : En poésie, à côté du maintien de la versification traditionnelle, on constate la forte présence du vers libre, dès le premier numéro de Rigiru. Les formes fixes elles-mêmes sont reprises avec un autre sens et on en voit s’introduire de nouvelles, par exemple le haïku chez Patrizia Gattacceca. Il est né une poésie moderne, arrivée directement à un niveau remarquable. On y trouve l’élément essentiel de ce qu’est la poésie depuis la fin du XIXe, l’image surprenante, le jeu sur la parole et les silences comme chez J Biancarelli. La prose : A remarquer d’abord sa grande extension quantitative, celle de la nouvelle d’abord, qui a l’avantage de reprendre des formes de narration traditionnelles (u stalvatoghju). Plus récente la grande implantation du roman. Ceux de Dalzeto restent d’abord isolés, puis plusieurs paraissent dans les années 80, enfin on assiste depuis 2000 à une véritable floraison. Pour les formes courtes de prose, l’espace accordé par les media commande et peut aboutir à des formes nouvelles. Beaucoup des premières nouvelles se structuraient sur une page de la revue Kyrn ; les Prose Elzevire de Fusina ont d’abord la longueur offerte dans le quotidien ; les Masai de Petru Mari correspondent à 3 minutes de parole radiophonique. A partir de ces contraintes, on aboutit à des genres littéraires avec leurs règles propres. Les thèmes : En poésie, les sentiments (Fusina, Franchi) ; La vision cosmique (Geronimi, Franchi, Lanfranchi) ; L’histoire ancienne ou préhistorique (Lanfranchi) ; L’engagement politique : Suldatu di u populu và de Valentin, Coti, Fusina, chansons En prose : Une littérature visant à la fois la qualité de la langue et la présentation de la vie traditionnelle continue. Ex Trojani Pece cruda. Dans ce cas la trame romanesque sert surtout à lier entre eux des passages descriptifs qui pourraient être lus séparément. Rochiccioli marque une évolution : il présente la société de son temps, en train de disparaître, et non celle du XIXe. Même quand des thèmes sont apparemment traditionnels, ils sont présentés autrement. Chez Franchi, Ritornu n’est pas le type de retour di l’esiliatu attendu mais une tentative de meurtre ; Dans Rimbeccu l’on voit comment le personnage est contraint à la vindetta par une pression sociale intolérable. A Serva de Pasquale Ottavi montre l’importance de la coupure entre sgiò et serviteurs que n’a jamais présentée la littérature traditionnelle. L’enfant Andria de Una spasimata, apparemment sorti d’une société rurale traditionnelle d’une époque lointaine, se heurte à la réalité de la vie urbaine contemporaine. La nouveauté de la période plus récente est que l’auteur se considère avant tout comme un créateur libre, et non comme l’expression consensuelle d’une communauté présentée comme éternelle. C’est le point où il y a rupture avec u Sittanta qui jouait collectif. « Les créateurs n’ont aucune mission préétablie, ni vis-à-vis de leur culture, ni vis-à-vis de leur peuple. Lorsque j’écris mes livres, je construis une oeuvre. Elle est personnelle ». Desanti à propos de la revue Avali souhaitait « l’inscrire dans le présent, revendiquer une relative modernité ». On lit enfin dans la prose corse une société contemporaine telle qu’elle est : urbaine, divisée, mondialisée. Ferrali : S’è no ùn simu micca pronti à scrive una sucetà muderna cù tutti i so traversi è e so devianze, simu cundannati à esse prigiuneri di i lamenti è di a nustalgia. Déjà chez Dalzeto on trouve une vision des classes sociales, de l’importance de la richesse que Pesciu Anguilla cherche à acquérir. Le racisme et la situation des immigrés deviennent un thème majeur : O Dumè o Muammè, passage de Una spasimata sur les travailleurs arabes attendant du travail place Abbatucci, L’Arabu di Pidiolu chez Franchi. Une société contemporaine sans enracinement particulier, corse ou autre, est présentée chez Moracchini, dans Micca nomi. L’auteur se situait « dans notre époque, dans notre cadre de vie habituel, qui est globalement la ville, et dans des préoccupations très prosaïques, ce qui crée un certain décalage avec le récit pathétique ou élégiaque d’une vie au village dans ce qui pourrait être le XIXe siècle ». Ce qui est apparemment le plus traditionnel (le mazzeru) apparaît dans des contextes différents, sous forme de site internet (www.mazzeri.com) ou dans un cadre inhabituel (le métro). Les formes d’occupation nouvelle de l’espace corse, souvent peu repérées par les chercheurs mais essentielles, sont un thème majeur chez Jureczek dans Caotidianu : personnes âgées incapables de s’adapter aux caisses automatiques, lotissements… L’histoire : - le roman historique se développe : Amadeu u Turcu ; L’acelli di u Sariseiu avec même reconstitution de la langue supposée de l’époque - histoire vécue : 14, l’Algérie (Ombre di guerra), le bagne (I disgraziati), l’arrivée des Pieds Noirs dans la plaine orientale (U cimiteriu di l’elefanti). - tableau de la Corse sur des dizaines d’années avec retour balzacien des personnages, chez Casta avec ses deux romans U ingallaratu è Maria Stella, qui vont de 1939 à 1975 Aleria. Le militantisme et la clandestinité apparaissent comme thèmes chez G De Zerbi, Biancarelli. Les thèmes interdits de fait jusque-là s’imposent avec force, et leur présence en langue corse scandalise souvent des gens qu’ils ne choqueraient pas en français. Ils sont listés par Desanti parlant de son théâtre : « des thèmes qui n’étaient pas trop courants, sexualité, catholicisme, perte d’identité, prestige mythique de la nation corse, etc.. ». Biancarelli dit qu’il prévoyait les réactions hostiles : « je savais qu’il y aurait des réactions, mais j’attendais plus d’hostilité ». L’écriture elle-même devient un thème : le narrateur peut être écrivain lui-même (Brancaziu de Thiers, le narrateur de Biancarelli). Au lieu d’oeuvres univoques, on en trouve où la grande question est de savoir qui parle, qui dit la vérité ; les ambiguïtés de la mémoire ; les langues et le niveau de langue des personnages (Septième ciel). Le thème sous-jacent comme le dit Desanti est sans doute « ce dont la langue nous parle tous les jours, l’oubli qui la guette ». Arrivent également des genres jusque là absents : le roman policier (Comiti) le fantastique, l’essai philosophique (Intornu à l’essezza). Conclusion : D’un corpus limité en quantité et en qualité, nous sommes passés à des oeuvres nombreuses qui occupent tout le champ littéraire que l’on peut rencontrer dans les autres littératures. Tous les genres y sont représentés, tous les types d’écriture aussi. La question est désormais plus celle du lectorat et de la diffusion que celle des auteurs.